Ce texte ne prétend pas dire le monde tel qu’il est, mais tel que nous le comprenons. Il reflète une lecture, une conviction, et une exigence : regarder la complexité sans la simplifier.
Depuis des décennies, une partie du monde développé a vécu dans l’illusion d’un progrès presque linéaire : énergie accessible, paix relative, commerce mondial comme horizon rationnel, technologie comme promesse de dépassement. Ce temps se fissure. Le pétrole et le gaz rappellent brutalement notre dépendance à des ressources que nous savons pourtant devoir dépasser. L’Ukraine continue de brûler, un peu plus loin des yeux mais pas moins dangereusement. L’intelligence artificielle s’impose comme une évidence historique, tout en portant peut-être déjà en elle les conditions d’un emballement spéculatif. Et l’Europe, au milieu de cette recomposition, devra choisir : être une puissance de tempérance, ou laisser à d’autres le soin d’organiser l’équilibre du monde. La croissance mondiale tient encore, le FMI la projette à 3,3 % en 2026, mais dans un contexte qu’il décrit lui-même comme traversé par des « forces divergentes ».

Le réel est revenu
Il faut commencer par l’essentiel : le réel est revenu.
Il est revenu par la guerre, par les détroits, par les câbles, par les puces, par les mégawatts, par les chaînes logistiques, par les matières premières. Il est revenu aussi par une vérité presque humiliante pour les sociétés occidentales : nous parlons de transition, d’écologie, de sortie des hydrocarbures, et pourtant, au premier choc stratégique sérieux, le pétrole et le gaz redeviennent immédiatement le langage profond des marchés, des États et des peurs collectives. En mars 2026, le conflit autour de l’Iran a replacé le détroit d’Ormuz au centre du jeu : Reuters rapporte qu’environ un cinquième des flux mondiaux de pétrole et de gaz naturel liquéfié y transitent, et que la volatilité sur les produits raffinés s’est fortement tendue.
Voilà tout le paradoxe de notre temps : nous devons dépasser cette dépendance, mais nous découvrons, à chaque crise, à quel point nous y restons arrimés. La transition énergétique n’abolit pas le vieux monde ; elle cohabite avec lui, et parfois sous sa contrainte. Dans les moments de tension aiguë, les impératifs de sécurité immédiate reprennent le dessus sur les trajectoires longues. Cela ne condamne pas la transition ; cela rappelle simplement qu’elle sera plus lente, plus contradictoire et plus heurtée que ne l’avaient promis les récits les plus propres.
L’Ukraine n’a pas disparu ; elle s’est installée dans la durée
Il ne faudrait pas que l’Iran, l’agitation américaine ou les soubresauts du pétrole nous fassent oublier l’autre guerre, celle qui continue sur le sol européen. L’agression russe contre l’Ukraine n’est ni un vieux drame, ni un chapitre classé. Reuters rapportait encore le 24 mars de nouvelles frappes massives russes, avec 34 missiles et 392 drones selon l’armée de l’air ukrainienne, des coupures d’électricité dans plusieurs régions, et des dommages sur une ligne clé reliant la Moldavie au réseau européen. Cette guerre est peut-être un peu plus loin des yeux ; elle n’est pas moins dangereuse.
Et c’est ici qu’apparaît une autre réalité, plus profonde encore : il y a aujourd’hui une double attaque contre l’agriculture mondiale.
D’un côté, la mer Noire demeure un espace de guerre, de perturbation logistique, d’incertitude sur les flux agricoles et de fragilité durable pour l’un des grands équilibres céréaliers du monde. De l’autre, les fertilisants entrent en tension. Le gaz naturel n’est pas seulement une énergie de chauffage, d’électricité ou d’industrie ; il est aussi une matière première critique de la chimie agricole. L’Agence internationale de l’énergie rappelle que l’ammoniac est le point de départ de tous les engrais azotés, et qu’environ 70 % de l’ammoniac mondial sert précisément à fabriquer des fertilisants.
La guerre autour de l’Iran a rendu cette fragilité immédiatement visible. Reuters indique qu’environ 30 % du commerce mondial des engrais transitent par la zone d’Ormuz, que les prix de l’urée ont déjà bondi de 30 à 40 %, et que des pays comme la Somalie, le Kenya, le Bangladesh ou le Pakistan figurent parmi les plus exposés faute de stocks suffisants. Quand le grenier est sous tension d’un côté et les intrants agricoles de l’autre, ce n’est plus seulement le prix de l’énergie qui bouge, c’est la nourriture elle-même qui devient plus incertaine.
Il y a là une vérité élémentaire que les sociétés prospères oublient trop volontiers : un monde qui doute de son énergie s’inquiète ; un monde qui doute de sa nourriture se déstabilise. Les pays les plus riches absorbent d’abord le choc par le prix. Les pays les plus dépendants risquent de l’absorber par la tension sociale, par la fragilité politique, et parfois par le désordre. Ce n’est plus seulement une question de marchés ; c’est une question d’équilibres humains.
Le spectre, pas la certitude
Il ne faut pas céder au goût adolescent de l’apocalypse. Nous ne sommes pas dans la certitude d’un conflit mondial. Mais nous ne sommes plus dans l’impossibilité mentale d’un tel scénario. Et cela, déjà, change tout.
Pendant longtemps, le monde développé a vécu dans l’idée qu’une guerre systémique relevait soit du passé, soit d’une périphérie lointaine. Ce n’est plus le cas. Ce n’est pas la réalité présente ; c’est redevenu une possibilité pensable, donc un fait psychologique, politique et financier majeur. La croissance mondiale n’a pas disparu, mais le décor dans lequel elle subsiste s’est considérablement assombri.
L’imprévisibilité de Washington ajoute à cette nervosité générale. Le simple fait qu’une déclaration politique puisse déplacer brutalement le prix du pétrole, donc l’inflation anticipée, donc les taux, donc les valorisations, dit beaucoup du moment que nous traversons. Le sujet n’est pas de prophétiser la catastrophe ; il est de reconnaître que le système mondial a perdu une partie de sa lisibilité.
L’IA est une évidence d’avenir — ce qui ne la protège en rien d’un krach
Et pourtant, au milieu de ce retour brutal du réel, une autre évidence s’impose : l’intelligence artificielle n’est pas une mode passagère.
L’ECB, par la voix de Philip Lane, considère que l’IA peut relever la productivité de la zone euro de 1,5 à plus de 4 points sur dix ans selon la vitesse d’adoption. Il serait donc absurde de la traiter comme une lubie spéculative sans substance. Elle est probablement une technologie de rupture majeure. Peut-être plus structurante encore qu’Internet.
Mais c’est précisément parce qu’elle est une évidence industrielle qu’elle peut devenir, dans sa jeunesse, une démesure financière. Internet était une évidence ; cela ne l’a pas empêché de connaître une bulle puis un effondrement. Le fait qu’une technologie soit juste dans son principe ne protège jamais les marchés contre la survalorisation, l’excès de capex ou l’aveuglement collectif. Reuters rapporte qu’Amazon prévoit 200 milliards de dollars de dépenses d’investissement en 2026, tandis qu’Alphabet vise 175 à 185 milliards. Cette débauche de capital est déjà observée avec une certaine nervosité par les marchés, qui s’interrogent sur le rendement final de cette course.
L’IA n’est pas immatérielle
Il faut d’ailleurs en finir avec une illusion commode : l’IA n’est pas un miracle suspendu au-dessus du réel.
Elle dépend des puces, des centres de données, des réseaux, des transformateurs, des capacités de raccordement, du cuivre, de l’électricité, de la stabilité industrielle. Reuters rapportait le 23 mars que Ruth Porat, présidente et directrice des investissements d’Alphabet, jugeait que les États-Unis n’augmentaient pas assez vite leur offre d’énergie pour suivre les besoins de l’IA. Les goulets d’étranglement ne sont donc pas seulement logiciels ; ils sont aussi énergétiques et matériels.
C’est pourquoi l’opposition caricaturale entre la tech d’un côté et les matières premières de l’autre devient fausse. Le monde qui vient ne sera ni purement numérique, ni purement défensif. Il sera les deux à la fois : du code, mais aussi du cuivre ; de l’IA, mais aussi du gaz ; de la puissance de calcul, mais aussi des chaînes d’approvisionnement et des contraintes énergétiques. Le vrai sujet n’est pas de choisir entre la machine et la mine comme entre deux récits concurrents. Le vrai sujet est de comprendre que le nouveau régime les relie.
Les blocs se réorganisent ; l’Europe doit choisir ce qu’elle veut être
Reste alors la question la plus politique : dans cette réorganisation des blocs, quelle place l’Europe entend-elle prendre ?
Les signaux de réveil existent. Reuters rapportait le 19 mars que les dirigeants européens avaient, pour la première fois, fixé des échéances pour rendre le marché unique plus efficace face à la concurrence des États-Unis et de la Chine. Quelques jours plus tard, l’Union signait avec l’Australie un accord commercial et stratégique destiné aussi à mieux sécuriser l’accès européen aux minerais critiques et à réduire certaines dépendances, notamment vis-à-vis de la Chine.
Mais la vraie question dépasse la technique. L’Europe veut-elle être une zone de normes brillante mais impuissante, ou une puissance de tempérance, capable de structurer des compromis, de défendre ses intérêts sans hystérie, et de tenir une ligne propre entre brutalité, affirmation de puissance et chaos périphérique ? Si elle ne se constitue pas en puissance cohérente — énergétique, financière, industrielle, diplomatique — elle laissera mécaniquement à d’autres le soin d’organiser la stabilité relative du système.
Conclusion
Alors, où allons-nous ?
Vers un monde plus instable, sans doute. Plus conflictuel, certainement. Plus technologique, évidemment. Mais aussi plus matériel, plus énergétique, plus agricole et plus géopolitique que nous ne voulions l’admettre. Un monde où l’Ukraine continue de rappeler que la guerre n’a pas disparu de l’Europe. Un monde où l’Iran rappelle que la transition n’a pas encore remplacé la dépendance. Un monde où l’IA s’impose comme une évidence d’avenir, tout en pouvant traverser, avant maturité, sa propre crise de jeunesse. Un monde, enfin, où l’Europe devra choisir entre commenter l’Histoire ou recommencer à y prendre part.
L’erreur serait de répondre à ce monde par la panique ou par le cynisme. Ce serait encore une facilité. La bonne discipline est plus exigeante : distinguer les tendances lourdes du bruit, les vraies transformations des emballements, les dépendances structurelles des illusions de confort. L’avenir n’abolira pas le réel. Il le rendra plus dense.
Mais cet avenir n’est pas une fatalité écrite ailleurs. Il dépend de ce que nous en faisons.
Nous avons encore la capacité de choisir, d’arbitrer, de construire. Nous avons les outils, la connaissance, l’expérience, et, lorsque nous cessons de céder à la facilité du renoncement, nous avons aussi le courage. L’histoire ne se contente pas de s’imposer à ceux qui la subissent ; elle s’écrit aussi par ceux qui décident d’y prendre part.
Dans un monde plus exigeant, la responsabilité devient plus grande. Mais elle est aussi, paradoxalement, une forme de liberté retrouvée.
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